Histoire et géographie

 

 

1 Situation Géographique

L'île Maurice (en angl.: Mauritius) est située dans le sud-ouest de l'océan Indien, à quelque 800 km à l'est de la grande île de Madagascar et à 220 km à l'est de l'île de La Réunion. Ainsi, d'ouest en est, l'île de La Réunion, l'île Maurice (et ses îlots de Agaléga, Saint-Brandon, Cargados Carajos et Chagos Archipelago) ainsi que l'île Rodrigues forment l'archipel des Mascareignes, du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas qui les explora. Toutes les îles de l'archipel des Mascareignes appartiennent à la république de Maurice, sauf l'île de La Réunion qui constitue un département français d'outre-mer (DOM). Toutefois, l'île Maurice est beaucoup moins éloignée de La Réunion (200 km) que de l'île Rodrigues (600 km). La superficie de la république de Maurice est de 1865 km2, et elle atteint un total de 2040 km2 en incluant ses dépendances.

À 394 km au nord-est de l'île Maurice se trouvent les Cargados Carajos qui regroupent 22 îles. L'une d'elles, l'île Saint-Brandon, possède un hôpital et une station météorologique; seuls quelques pêcheurs engagés par une compagnie mauricienne y séjournent périodiquement. Plus loin, se profilent les îles Agalega dont la population est de 300 habitants et, au sud des Maldives, Diego Garcia abritant une base militaire américaine, mais dont la souveraineté est réclamée par le gouvernement mauricien. Tout au nord de l'archipel se trouve l'îlot Tromelin qui est demeuré sous contrôle français. La république de Maurice (en angl. Republic of Mauritius), autrefois colonie française (1715-1810) puis britannique, est un État indépendant depuis 1968.

La quasi-totalité des habitants de cet État résident dans l'île Maurice, puisqu'on ne dénombre que 35 000 habitants dans l'île Rodrigues qui couvre une centaine de kilomètres carrés; les autres petites îles ne sont pas régulièrement habitées.

L'agglomération de la capitale, Port-Louis, nommée ainsi en souvenir de Louis XV, compte près de 300 000 habitants, soit plus de 40 % de la population totale de l'île Maurice. Les principales villes demeurent Port-Louis, la capitale, puis Rose Hill, Beau-Bassin, Quatre-Bornes, Vacoas, Phoenix, Cure-Pipe (ces villes se touchent et forment une seule agglomération) et Mahébourg où se situe l'aéroport.

2 Données démolinguistiques

La population de la république de Maurice s'élève à 1,2 million d'habitants et est composée de différentes ethnies: 68% de la population est d'origine indienne (dont 51 % de religion hindouiste , des ruraux et 17 % sont de religion musulmane, des urbains); ils sont suivis des Métis (27%), des Chinois (3 %) et des Européens (2 %), surtout des francophones (env. 37 000), et aussi un certain nombre d'anglophones (env. 3000). En somme, deux habitants sur trois sont d'origine indienne; ce sont les descendants de travailleurs venus dans les plantations, après l'abolition de l'esclavage (1835) par la Grande-Bretagne. Les autres Mauriciens sont des métis (ou «créoles») descendant des premiers esclaves et des colons français, puis des Chinois (arrivés après les Indiens) fort actifs aujourd'hui dans les commerces d'alimentation.

Bien que la langue officielle de la république de Maurice soit l'anglais, la majorité de la population, qu'elle soit d'origine africaine, métisse ou indienne, parle le créole mauricien dans une proportion de 55 %; en créole, on l'appelle le morisyen, mais en français on parle du créole franco-mauricien, une conséquence de la colonisation française qui a duré un siècle. Il faut préciser que 18 % des Mauriciens de toutes ethnies parlent aussi ce créole comme langue secondaire pour un total de 800 000 locuteurs, c'est-à-dire 73 % de la population. C'est pourquoi le français, en raison de ses similitudes linguistiques avec le créole mauricien, reste la langue européenne la mieux comprise par l'ensemble des Mauriciens, et ce, d'autant plus qu'il est parlé comme langue maternelle par 37 000 Franco-Mauriciens, contre 3000 pour l'anglais. Soulignons, par ailleurs, que le créole mauricien, ainsi que celui de l'île Rodrigues (appelé le créole de Rodrigues), est plus près du créole martiniquais et du créole guadeloupéen des Antilles que celui de La Réunion parlé juste à 200 km plus loin dans l'océan Indien.

Quant à la population d'origine indienne, de nombreux locuteurs ont conservé leur langue d'origine: ils parlent le bhojpouri (30 %), l'ourdou (5,8 %) ou le tamoul (2 %); les deux premières sont des langues indo-iraniennes alors que la dernière fait partie des langues dravidiennes. Pour ce qui est des 35 000 Chinois, outre le créole, ils parlent des langues sino-tibétaines, soit le chinois hakka, soit le chinois wu, soit le chinois mandarin.

Il faut retenir que l'anglais et le français constituent pour tous les Mauriciens – à l'exception des Franco-Mauriciens et des Anglo-Mauriciens – des langues étrangères. Tout le monde parle le créole mauricien ou une langue indienne (ou chinoise), sauf les quelques «Métropolitains» britanniques ou français. Soulignons que la connaissance du français et de l'anglais est variable dans la population, elle dépend grandement du degré d'instruction des individus. Il est plus facile pour la majorité des Mauriciens d'apprendre le français que l'anglais en raison des affinités linguistiques avec le créole et en raison également du prestige dont jouit le français au point de vue culturel.

L'anglais, pour sa part, souffre de son isolement linguistique par rapport au créole. Rares sont les Mauriciens qui affirment savoir plus l'anglais que le français, à l'exception des Indo-Mauriciens et des Sino-Mauriciens toujours plus familiers avec l'anglais qu'avec le français. Mais on aurait tort de croire que ces groupes ethniques ignorent le français: ils le connaissent moins, c'est tout.

L'anglais est la langue de l'État, mais les fonctionnaires connaissent plus le français que l'anglais... Dans les faits, le français est nettement la deuxième langue (après le créole) des habitants de l'île Maurice et l'anglais, la troisième, et ce, même pour les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens. C'est probablement cette situation qui porte certains à dire que «tout le monde parle en français, mais tous écrivent en anglais».

Enfin, les Mauriciens pratiquent la religion hindouiste dans une proportion de 52 %; les catholiques comptent pour 26 %, les musulmans pour 16,6 %, les protestants pour 2 %. Les diverses autres religions forment 3 % de la population.

3 Données historiques

Une carte de 1153, dressée par le célèbre géographe arabe, Al Sharif el-Edrissi, montre que les trois îles des Mascareignes portaient les noms de Dina Arobi (île Maurice), Dina Margabin (île de La Réunion) et Dina Moraze (île Rodrigues). Mais les Arabes ne restèrent pas longtemps aux Mascareignes. Ce navigateur portugais: Pedro de Mascarenhas découvrit également l'île Bourbon (aujourd'hui l'île de La Réunion) en 1505; Diégo Fernandez Pereira découvrit en 1507 l'île Maurice et l'île Rodrigues, mais c'est Don Diégo Rodriguez qui donna son nom à cette dernière en 1528. Pour les Portugais, les îles de l'archipel des Mascareignes servaient simplement de relais et de centre de ravitaillement sur la route des Indes. Ils n'occupèrent jamais les Mascareignes.

3.1 La période hollandaise (1598-1710)

C'est en 1516 que les premiers Hollandais débarquèrent à l'île Maurice. Ils ne purent vraiment coloniser l'île à ce moment-là, car les esclaves amenés d'Afrique s'étaient enfuis dans les montagnes dès leur arrivée: ce furent les premiers esclaves marrons de Maurice. Afin de rentabiliser leur nouvel établissement de l'île Maurice, les Hollandais développèrent vers 1641 le commerce des esclaves en provenance de Madagascar. Cependant, peu d'esclaves malgaches furent acheminés vers Maurice durant l'occupation hollandaise.

En 1598, une escadrille hollandaise, sous les ordres de l'amiral Wybrand Van Warwyck, aborda l'île Maurice qui fut nommée Mauritius en l'honneur du prince Mauritius Van Nassau de Hollande. Une petite colonie de colons venus des établissements hollandais du cap de Bonne-Espérance s'installèrent avec des esclaves d'origine africaine. Au lieu de faire fructifier leur nouvelle colonie, les Hollandais se contentèrent de piller la faune (d'où l'extinction, entre autres, du célèbre dodo, une sorte de gros pigeon qui aurait abandonné ses ailes et aurait pris du poids en l'absence de prédateurs) et la flore (causant en particulier l'épuisement du bois d'ébène). En revanche, les Hollandais introduisirent la canne à sucre et importèrent des cerfs de Java, mais ils quittèrent l'île avec leurs esclaves en 1710 à la suite de graves sécheresses et de terribles ravages des cyclones.

3.2 La colonisation française (1715-1810)

Abandonnée par les Hollandais, l'île Maurice devint une possession française en septembre 1715 lorsque Guillaume Dufresne d'Arsel l'aborda, en prit possession et la nomma «île de France». Les premiers colons français arrivèrent en 1721 au moment où l'île était administrée par la Compagnie des Indes orientales (de 1722 à 1767). On sait que, pour concurrencer les autres pays européens, Louis XIV et Colbert avaient créé la Compagnie des Indes orientales en 1664. Afin d'attirer des capitaux, ils lui avaient accordé un monopole commercial dans l'océan Indien pendant 50 ans et lui avaient cédé la souveraineté sur Madagascar ainsi que sur les îles voisines et les futurs territoires à conquérir. En 1725, les Français annexèrent l'île Rodrigues qui fut occupée en permanence à partir de 1735. Rappelons, par ailleurs, que l'île Bourbon (appelée aujourd'hui La Réunion) avait reçu ses premiers colons en 1665 (rappel de la carte 1). Dès le début de la colonisation française à l'île de France (Maurice), surtout entre 1721 et 1735, quelques centaines (entre 400 et 600) d'esclaves en provenance du Sénégal et de la Guinée arrivèrent à l'île. Depuis le 28 août 1670, à la demande du ministre Colbert, le Conseil d'État du royaume avait officialisé la pratique de l'esclavage en France. Aux Antilles, l'esclavage avait vite assuré la prospérité économique de ces régions. En mars 1685, était proclamé le fameux Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée à réglementer et à tempérer le régime de l'esclavage, et précisant les devoirs des maîtres et des esclaves. On le sait, ce Code Noir, qui resta en vigueur dans toutes les Antilles et en Guyane française jusqu'en 1848 (date de l'abolition définitive de l'esclavage par la France), fut rarement respecté, les exploitants n'en ayant fait bien souvent qu'à leur tête.

En 1723, le célèbre Code Noir de 1685 fut adapté à l'usage des Mascareignes et les lettres patentes de Louis XV, en forme d'édit, furent enregistrées à l'île Bourbon (La Réunion) dans la ville de Saint-Paul, le 18 septembre 1724, par le Conseil supérieur de Bourbon. Ce nouveau Code Noir adapté à la situation de l'île Bourbon (La Réunion) et de l'île de France (Maurice) favorisa, dès 1725, l'arrivée de milliers d'esclaves qui venaient en majorité de l'île de Madagascar et de l'Afrique orientale pour y cultiver le café et les plantes à épices. Cette main-d'œuvre abondante paraissait nécessaire pour permettre à la Compagnie des Indes orientales de poursuivre l'expansion économique de l'océan Indien.

C'est en 1735 que l'île de France (Maurice) commença son véritable développement avec l'arrivée de son plus célèbre gouverneur: Bertrand-François Mahé de Labourdonnais, nommé par la Compagnies des Indes orientales; il dirigea la colonie de 1735 à 1746 et fonda la ville de Port-Louis.

Mahé de Labourdonnais fit prospérer l'île de France (Maurice) avec la fondation de plusieurs villes dont Port-Louis, la construction d'édifices administratifs, de magasins, d'entrepôts et de casernes militaires. Il favorisa l'exploitation des forêts pour le bois d'oeuvre (et des chantiers navals), la production de la canne de sucre ainsi que la culture du café, de l'indigo et du poivre. Port-Louis devint le chef-lieu des établissements français de toute la région. Pendant que l'île de France (Maurice) ne comptait que 1000 habitants, l'île Bourbon (La Réunion) en comptait 8000 (dont 6000 esclaves). À partir de 1735, le gouverneur Mahé de Labourdonnais fit peupler l'île Rodrigues, avec comme mission le ramassage de tortues et leur chargement sur les bateaux de la Compagnie des Indes orientales. Rodrigues connut son véritable peuplement à partir de 1760. Une garnison française y résida même en permanence; l'île comprenait alors des colons blancs et des esclaves. En 1767, sous l'administration de l'intendant Pierre Poivre (1767-1772), on recensait à Rodrigues encore seulement 32 habitants: 4 Français, 2 Blancs créoles de l'île Bourbon (La Réunion), 16 Malabars libres et 10 esclaves.

Grâce à Pierre Poivre, le «commissaire ordonnateur» et intendant général des îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion), l'archipel des Mascareignes devint une colonie prospère, organisée et enviée par les Britanniques. Poivre avait introduit l'imprimerie à l'île de France en 1768 (l'Imprimerie royale de Port-Louis) et, comme il était botaniste et membre de plusieurs académies de sciences, il avait acclimaté sur les îles de l'archipel quantité d'épices (dont, bien sûr, le poivre, mais aussi la girofle, la muscade, la cannelle, etc.) et des dizaines d'espèces végétales; il avait également favorisé la culture des arbres fruitiers et fut même l'auteur des premières lois sur la protection de la nature; c'est à lui que les Mauriciens doivent le célèbre jardin de Pamplemousses, qui abrite des nénuphars géants et plus de 60 variétés de palmiers. De plus, Poivre assainit le climat moral et social des Mascareignes en améliorant le sort des esclaves dans tout l'archipel. La population augmenta à l'île de France (Maurice): de près d'un millier d'habitants en 1735, elle atteignait en 1767 les 20 000 habitants, dont 15 000 esclaves.

Les historiens ont d'ailleurs établi que la période d'émergence du créole mauricien se situait entre 1721 et 1769. C'est ce qui expliquerait que le créole mauricien d'aujourd'hui contient encore des mots d'origine sénégalaise provenant en réalité de la langue wolof. Ce créole contient en outre de grandes quantités de mots malgaches et comoriens, car un grand nombre d'esclaves furent importés aussi de l'île de Madagascar et des Comores.

Le 27 juillet 1793, la Convention de Paris proclama l'interdiction de la traite des esclaves et, quelques mois plus tard, le 4 février 1794, celle de l'esclavage. Le décret prescrivait «l'abolition immédiate», mais ne prévoyait aucune disposition sur le dédommagement des propriétaires ou sur l'avenir des «populations libérées». L'Assemblée coloniale de l'île de France (Maurice) se prononça contre ce décret et réclama avec insistance à la Convention sa suppression pure et simple. Les colons

de l'île de France (Maurice) et ceux de Bourbon (La Réunion) n'obtinrent qu'un sursis et décidèrent alors de ne pas appliquer le décret d'abolition.Le 20 mai 1802, le premier consul de la République, Napoléon Bonaparte, rétablit partiellement l'esclavage. Les intérêts économiques avaient eu raison des idéaux révolutionnaires de liberté et d'égalité. Les colons de l'archipel des Mascareignes, qui n'avaient pas appliqué le décret de la Convention nationale, furent évidemment rassurés. Toutes les réformes de la Révolution furent également supprimées, au grand soulagement de tous (sauf pour les esclaves!), y compris la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen adoptée en 1789 par l'Assemblée nationale.

En 1803, le général Decaen envoyé par Napoléon débarqua aux Mascareignes pour imposer le nouveau régime politique. La colonie fut aussitôt prise en mains par les administrateurs nommés par Napoléon, qui dirigèrent les affaires de l'île Bourbon (devenue entre-temps l'île Bonaparte) à partir de l'île de France. Mais les rivalités franco-britanniques, déjà virulentes aux Antilles, se propagèrent dans l'océan Indien, et ce, d'autant plus que la colonie française de l'océan Indien ne pouvait que susciter la convoitise des Britanniques. Comme cette colonie s'étendait sur une grande surface dans l'océan Indien, c'est-à-dire tout l'archipel des Mascareignes (île de France, île Bonaparte et île Rodrigues) et tout l'archipel des Seychelles situé plus au nord, elle risquait de nuire considérablement au commerce anglais. De plus, pendant les guerres napoléoniennes, l'île de France (Maurice) et l'île Bonaparte (La Réunion) étaient devenues le rendez-vous des corsaires français qui organisaient des raids fructueux contre les navires commerciaux britanniques. Il était temps pour les Britanniques de mettre fin à l'hégémonie française dans cette partie de l'océan Indien.

En 1809, les troupes britanniques commencèrent par occuper l'île Rodrigues, ce qui devait constituer la première étape dans la conquête de l'archipel des Mascareignes et de l'archipel des Seychelles. En effet, les Britanniques avaient rassemblé leurs 10 000 soldats à Rodrigues avant de prendre d'assaut l'île de France (Maurice) et l'île Bonaparte (La Réunion) en décembre 1810; ils occuperont l'archipel des Seychelles en 1812. Le dernier gouverneur français de l'île de France, le général Decaen, dut capituler au nom de la France, ses forces étant jugées trop inférieures en nombre. À la fin de l'occupation française, en 1810, la population s'élevait à 73 000 habitants et était constituée à 80 % d'esclaves originaires de l'Afrique orientale pour la plupart, notamment du Mozambique et de Madagascar.

Selon les clauses du traité de Paris de 1814, les Français perdirent définitivement l'archipel des Seychelles et l'archipel des Mascareignes à l'exception de la seule île Bonaparte (La Réunion), rebaptisée Isle of Bourbon par les Anglais, qui fut rétrocédée à la France. Dans l'ancienne colonie de l'île de France (Maurice), il ne subsistait de la présence française que le français et le créole (à base lexicale française). Après seulement deux générations, la langue véhiculaire issue des esclaves africains ou malgaches et des Français était devenue la langue maternelle des descendants d'esclaves: le créole mauricien.

3.3 La colonisation britannique (1810-1968)

Après le traité de Paris, l'île de France reprit son nom précédent de Mauritius. Dans l'acte de capitulation de 1810, l'article 8 spécifiait que les colons pouvaient conserver «leurs religion, lois et coutumes». Bien que le traité de Paris de 1814 ne reprenait pas réellement cette formulation, le nouveau gouvernement anglais, dirigé par le gouverneur Sir Robert Farquhar, admit que l'usage de la langue française constituait l'une de ces «coutumes» que les colons pouvaient maintenir. En fait, les Britanniques consentirent à ce que les habitants de Maurice et de Rodrigues continuent d'utiliser leur langue, leur religion, leur code civil, leurs traditions et leurs douanes. Peu nombreux et n'ayant pas l'intention d'habiter l'archipel, les Anglais étaient prêts à faire des concessions. Des changements sociaux et économiques se firent sentir aussitôt. Les fonctionnaires français furent remplacés par des fonctionnaires anglais au sein de l'administration et toute l'économie se développa dorénavant dans le cadre de l'Empire britannique. Beaucoup de Franco-Mauriciens blancs, notamment des grands propriétaires fonciers et des hommes d'affaires, décidèrent de rester à l'île et poursuivirent l'exploitation de la canne à sucre avec leur main-d'oeuvre d'esclaves africains et malgaches. Ces Blancs constituèrent le groupe des Franco-Mauriciens qui continuaient de parler la langue française. Appuyés par le clergé catholique, ils opposèrent une résistance opiniâtre aux velléités gouvernementales de mainmise linguistique. Quant à leurs esclaves, ils furent maintenus dans leur infériorité sociale et purent continuer à utiliser le créole mauricien. De toute façon, comme les Anglais ne cherchaient pas à s'installer en grand nombre à l'île Maurice, les autochtones continuèrent de parler essentiellement français et créole.

En 1832, le gouvernement colonial anglais imposa une première politique linguistique: la langue anglaise devint obligatoire pour les Mauriciens lors de toute communication avec les autorités britanniques. L'année suivante, l'anglais devint l'unique langue de l'Administration en servant de critère d'embauche dans les services gouvernementaux.

Le changement le plus important survint en 1835 lors de l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies britanniques. L'importation d'esclaves avait cessé depuis 1833 à Maurice alors que la population s'élevait à quelque 100 000 habitants dont plus de 80 000 esclaves. Devant les besoins de main-d'oeuvre pour faire fonctionner les plantations sucrières, l'Administration anglaise décida de recourir à des travailleurs indiens rétribués à contrat; c'est en 1829 qu'eurent lieu les premières tentatives pour importer des travailleurs agricoles de l'Inde. Entre 1835 et 1865, plus de 200 000 immigrants indiens et chinois affluèrent à l'île Maurice et changèrent radicalement la composition ethnique des habitants. Les immigrants indiens, qui étaient de religion hindouiste ou musulmane, formèrent rapidement la majorité des travailleurs agricoles. Quant aux Chinois, ils s'ajoutèrent ultérieurement et devinrent de petits commerçants.

Les nouveaux immigrants asiatiques ne changèrent à peu près rien au rôle social des langues à l'île Maurice. Les Franco-Mauriciens réussirent à confiner les nouveaux arrivants dans une infériorité sociale; les Indo-Mauriciens adoptèrent alors le créole comme langue véhiculaire, qui s'enrichit de mots anglais ou indiens, eux-mêmes créolisés.

Par ailleurs, en 1841, l'enseignement de l'anglais devint obligatoire au primaire dans toutes les écoles en plus du français. Les Franco-Mauriciens protestèrent du fait que les «pauvres négrillons» furent «forcés de crier toute la journée comme des perroquets des mots barbares», mais rien n'y fit. Enfin, en 1845, l'anglais devint la langue de la Cour suprême; toutefois, les tribunaux inférieurs, qui statuaient encore à partir du code de Napoléon, continuèrent à utiliser le français. Au début du XXe siècle, la population mauricienne atteignait les 371 000 habitants et la majorité de la population était déjà constituée d'Indiens. En 1870, l'île perdit sa position stratégique à l'occasion de l'ouverture du canal de Suez, et cet événement eut pour effet d'écarter l'île de Maurice de la route des Indes et d'aggraver la situation socio-économique. Jusqu'en 1903, l'île Maurice et les Seychelles furent administrées comme une seule colonie par la Grande-Bretagne. Puis, l'île Maurice affirma de plus en plus son autonomie face à la couronne britannique. À partir des années trente, des mouvements populaires en faveur de la démocratisation commencèrent à se manifester et aboutirent graduellement au droit de suffrage universel et aux élections législatives de 1948. Des mouvements nationalistes se formèrent et, suite à un référendum, l'île Maurice devint un État indépendant le 12 mars 1968; il fut doté d'un système parlementaire de type britannique. Depuis son indépendance, Maurice est un pays souverain qui fait partie du Commonwealth britannique et, depuis le Ve Sommet d'octobre 1993, la république de Maurice fait également partie de la Francophonie.

4 La politique linguistique

Le statut officiel des langues n'est pas défini dans la Constitution de Maurice et, par le fait même, reste ambigu. En effet, l'article 49 de la Constitution de 1992 ne traite que de la langue du Parlement:

Article 49

La langue officielle de l'Assemblée est l'anglais, mais tout membre peut s'adresser à la Présidence en français.

D'après cette disposition constitutionnelle, l'anglais est la seule langue de travail de l'Assemblée législative. Dans la pratique mauricienne cependant, l'anglais est considéré comme la langue officielle écrite, le français et le créole, comme les langues officielles parlées. D'ailleurs, l'article 33 précise ainsi les conditions d'éligibilité des membres de l'Assemblée:

Article 33

Sous réserve des dispositions de l'article 34, une personne n'est éligible comme membre de l'Assemblée que si elle satisfait aux conditions suivantes: [...]

(d) être capable de parler et – à moins qu'elle en soit incapable pour cause de cécité ou pour toute autre cause physique –

de lire l'anglais avec un degré de compétence suffisant pour lui permettre de prendre une part active aux délibérations de l'Assemblée.

À l'article 46, on lit même comment sont intitulées les lois (en anglais dans le texte):

Article 46

[...]

(5) Toutes les lois adoptées par le Parlement sont intitulées: «Acts of Parliament» et la formule de promulgation est «Enacted by the Parliament of Mauritius».

Ainsi, d'après l'article 49, le français est juste considéré comme une langue acceptée ou tolérée à l'Assemblée. Cependant, les députés peuvent aussi s'exprimer en créole. Il en résulte, dans les faits, que l'anglais, le français et le créole sont utilisés au Parlement. Seuls les députés d'origine créole s'expriment en français ou en créole (surtout), tandis que les députés indo-mauriciens s'expriment presque exclusivement en anglais; les faits démontrent que l'anglais est plus souvent utilisé que le français et le créole à la fois; mais le créole est plus fréquent que le français. Les lois adoptées avant 1814 le sont en français ainsi que tous les modifications à ces mêmes lois. Celles adoptées après 1814 sont rédigées exclusivement en anglais. Autrement dit, les lois modernes sont en anglais, les lois anciennes et leurs modifications contemporaines, en français. De façon générale, les politiciens s'expriment en créole auprès de leurs électeurs, en anglais lorsqu'ils s'adressent à toute la population, en une langue indienne — surtout le bhojpouri et l'ourdou — lorsqu'un politicien indo-mauricien s'adresse aux membres de sa communauté.

5 Les langues de la justice

D'après l'article 5 de la Constitution, on pourrait comprendre que trois langues sont permises dans les tribunaux:

Article 5

Quiconque est arrêté ou détenu doit être informé aussi vite qu'il sera raisonnablement possible, et dans une langue qu'il comprend, des raisons de son arrestation ou de sa détention.

La loi autorise les Mauriciens à s'exprimer dans l'une des trois langues officielles de la justice: l'anglais, le français et le créole. En réalité, le français reste la langue la plus utilisée dans les tribunaux; il est suivi du créole et enfin de l'anglais. Les juges rendent généralement leurs sentences en français, moins souvent en anglais et rarement en créole.

Dans toute procédure écrite, la sentence peut être rédigée en anglais ou en français. Mais les cours d'appel, notamment la Cour suprême du pays, n'utilisent que l'anglais (depuis 1845). Les Franco-Mauriciens et la plupart des créolophones s'expriment en français dans les cours de justice alors que les Anglo-Mauriciens, les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens s'expriment en anglais.

6 Les langues de l'Administration

Les fonctionnaires utilisent généralement le français ou le créole comme langue de travail. Lorsqu'ils s'adressent oralement aux citoyens, ils le font normalement en créole ou en français, mais ils passeront à l'anglais si cela est nécessaire (surtout à l'intention des Indo-Mauriciens et des Sino-Mauriciens). Les documents officiels du gouvernement sont généralement rédigés en anglais seulement.

Dans les administrations municipales, les hôpitaux ou autres établissements de santé, les langues utilisées sont toujours le créole et le français. On parlera anglais seulement si cela paraît nécessaire. Bref, l'usage spontané est d'employer le créole, puis le français ensuite. L'anglais est réservé aux demandes expresses, notamment avec les citoyens d'origine indienne ou chinoise.

En ce qui concerne la toponymie, les noms de lieu sont très majoritairement d'origine française, mais un certain nombre de ceux-ci ont été jadis traduits par l'Administration britannique; d'où les inscriptions toponymiques bilingues à l'île Maurice. Le bilinguisme français-anglais est presque la règle sur les plaques odonymiques (rues), mais l'ensemble de la signalisation routière est en anglais.

Ainsi, dans l'administration, on constate que l'anglais est peut-être la langue de l'État, mais pas celle de la population qui, d'ailleurs, est généralement plus favorable au français qu'à l'anglais.

7 Les langues dans l'enseignement

L'emploi des langues dans l'enseignement primaire est réglé par l'Education Ordinance de 1957, mais les Mauriciens en ont décidé autrement. Ainsi, à la maternelle, toutes les langues sont permises (incluant les langues indiennes), mais il n'existe que des écoles maternelles en créole et en français.

Au primaire, toutes les langues sont autorisées, mais dans la pratique tout le premier cycle du primaire ne se fait qu'en créole et en français. Au second cycle, l'anglais est obligatoire, mais les écoles continuent généralement de ne dispenser les cours qu'en français et en créole.

Par contre, au secondaire, l'anglais devient une langue d'enseignement courante, statut qu'il partage avec le français et le créole. Cette prédilection pour le français à l'école de la part des parents créolisants s'explique par le fait que le créole est très apparenté au français, ce qui contribue à sa compréhension. Par contre, en ce qui a trait à l'anglais, en raison de l'absence de liens de parenté, la connaissance de celui-ci reste assez rudimentaire. L'anglais devient très important au secondaire en raison surtout des examens de sortie qui sont en anglais. Quant aux langues indiennes, elles sont très largement négligées par les principaux intéressés eux-mêmes. Ils jugent la connaissance de leur langue ancestrale peu utile dans le contexte mauricien; la plupart croient même que la connaissance du français demeure préférable aux langues indiennes, une fois, bien sûr, l'anglais acquis.

Il faut comprendre que la loi prescrit l'enseignement de l'anglais dès le primaire, mais ce sont les parents et les comités de parents qui décident du dosage des langues utilisées. Dans la plupart des écoles, l'anglais est balayé sous le tapis au profit du français, les parents préférant conserver l'anglais pour le secondaire, une fois acquis les rudiments du français oral et écrit. Cette pratique n'a jamais été normalisée par le gouvernement qui donne sûrement ainsi son accord tacite.

Il en est de même à l'université: on enseigne dans l'une ou l'autre des trois langues, selon la classe sociale du professeur. Ainsi, à la fin de ses études secondaires, l'élève mauricien est généralement trilingue. Pour ce qui est des langues indiennes comme le bhojpouri, le tamoul, l'ourdou, etc., elles ont été introduites au primaire à partir de 1940 comme matière facultative pour les élèves indo-mauriciens à la place des leçons de catéchisme des élèves chrétiens (et parlant créole). Lorsque les élèves suivent ces cours dits de «langues ancestrales», ils doivent apprendre l'alphabet latin qu'ils ne connaissent pas, ainsi que, selon le cas, l'alphabet dévanâgari ou tamoul ou bhojpouri, etc., mais ils doivent aussi apprendre le français et l'anglais. Cette situation devient tellement lourde pour les Indo-Mauriciens que plusieurs abandonnent et se contentent du français et de l'anglais.

8 La vie économique et l'affichage

L'unilinguisme anglais dans l'affichage n'existe que pour les édifices gouver­nementaux et il n'est pas fréquent, le bilinguisme anglais-français étant généralement la règle. Quelques ministères (comme les Postes) et les banques adoptent même l'unilinguisme français.

Les langues de la PUBLICITÉ commerciale sont l'anglais (normalement), le français (moins fréquent) et le créole (plutôt exceptionnel). Le publicitaire utilise la langue de son choix et tout dépend du groupe à qui on s'adresse, mais également du caractère du produit et du lieu, ainsi que du véhicule publicitaire. On retrouve presque de tout : des affiches bilingues anglaises-françaises ou françaises-créoles, des affiches unilingues françaises ou créoles, mais peu d'affiches unilingues anglaises. Cette situation n'est pas surprenante quand on sait que l'anglais est la langue maternelle de moins de 3000 personnes à l'île Maurice. En schématisant, on pourrait dire que Maurice est un cas intéressant de bilinguisme dans l'affichage. Les panneaux routiers sont toujours en anglais, mais les panneaux «privés» (du genre «maison à vendre», «chambres à louer», les enseignes des boutiques comme les «tabagies», etc.) sont en français. Parfois, les deux langues sont utilisées, mais pas pour exprimer les mêmes messages, sauf pour les panneaux destinés aux touristes.

En réalité, le français, le créole et l'anglais se sont réparti, de façon fonctionnelle, le domaine de la publicité commerciale. Le français, la langue la plus fréquente, sert surtout à publiciser les événements cul­turels, les annonces reli­gieuses de l'Église catholique, les produits de luxe, les biens de consommation des petites et moyennes entreprises, les films (français) à l'affiche dans les cinémas. Bien qu'il soit moins répandu, l'affichage en créole est utilisé pour les messages politiques, pour les informations ayant trait à la sécurité publique, pour les produits de consommation de base, pour les slogans dif­fusés par certaines institutions religieuses et d'autres organismes non gouvernementaux. Quant à l'anglais (encore moins fréquent), il se limite à la publicité des produits technologiques (mécanique,électronique, informatique), à celle des boîtes de nuit ainsi qu'aux messages destinés aux touristes. Par ailleurs, les phénomènes d'emprunt sont fréquents, de même que l'alternance linguistique (mélange des langues). Bref, la non-réglementation dans le domaine de l'affichage reflète le multilinguisme de l'île Maurice, mais aussi le caractère fonctionnel de chacune des langues dans l'affichage.

Quant aux MÉDIAS ÉCRITS, ils sont massivement francophones. Mentionnons les titres suivants: Plus Dimanche, Business Publications Ltd, Financial Year Book, Business Mag, Magazine d'économie et de politique, The Chinese Daily News, L'Express, Le Mauricien (trilingue), Le Militant Magazine, Le Socialiste, Star (français et anglais) et La Vie catholique. Pour ce qui est des médias électroniques, ils sont en français, en anglais et en créole mauricien. Le réseau MBC (Mauritius Broadcasting Corporation) est en anglais, mais TV5 et RFO-Réunion sont en français. Depuis quelques années, la télévision de langue anglaise supplante le français en raison des émissions et des films américains. Les radios privées diffusent en créole mauricien.

Étant donné que les Mauriciens d'origine indienne sont relativement nombreux, on peut être surpris de l'absence de leurs langues dans la politique linguistique de ce pays. C'est que la perception des langues indiennes est claire pour la plupart des Mauriciens, autant de la part des créolisants que des Indo-Mauriciens eux-mêmes: ces langues servent seulement d'instrument d'identité communautaire, et elles vont bientôt disparaître de l'île. Dans ces conditions, on voit mal pourquoi le gouvernement s'en mêlerait et tenterait de les sauvegarder. Les pratiques actuelles ne semblent pas brimer les Mauriciens qui trouvent avantageux d'utiliser leur langue maternelle (créole ou langues indiennes) quand bon leur semble et de recourir à deux langues supra-communautaires très standardisées dont la connaissance ne connaît pas de frontière ethnique. En attendant, pour tous les Mauriciens, le trilinguisme créole-français-anglais est perçu comme allant de soi et ne saurait être remis en question.

D'aprés : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/index.shtml